Tant d'années après la fin de la grande guerre du Rif et quarante ans après le décès de son premier protagoniste, l'Histoire des guerres du Rif et du leader rifain continue de susciter l'intérêt et d'attiser les passions.
Le Rif, berceau de paysans fiers, ayant le sens de l'honneur et attachés à la dignité et la liberté s'est élevé contre les occupants espagnols et français. Au cœur de l'événement, une famille avec à sa tête celui qui allait devenir l'Emir du Rif, le précurseur de la guérilla, celui que l'Histoire allait retenir sous le nom d'Abdelkrim. Avec ce dernier ouvrage, fruit de plusieurs années de travail, l'auteur s'éloigne des livres de droit auxquels il nous avait habitué et revient à sa formation de base, en sciences politiques, pour nous livrer une lecture politique de l'Histoire revisitée de la révolution rifaine. Les révolutions ne sont pas toujours romanesques, pourtant dans celle-là le merveilleux se confond avec la vérité, la légende avec l'Histoire, le mythe avec la réalité au point que cette dernière dépasse le mythe. Abdelkrim fut-il un personnage de fiction ou bien réel ? De prime abord, le contexte et le décor sont plantés, dans ce rif du début du 20e siècle, ravagé par les sécheresses, pauvretés et autres fléaux. Siècle de la consécration des colonisations et des luttes
d'indépendances, où les rifains sont pris en proie entre les Espagnoles et Bou Hmara. Comment se prépare et s'engage la pénétration étrangère ? Quels étaient les moyens des rifains ? leurs contraintes, leurs faiblesses et leurs atouts ? Comment un homme de droit, un intellectuel, un homme de paix allait-il se retrouver porté par le cours de l'Histoire en levant les armes contre deux puissances européennes modernes de l'époque ? Quelle fut sa vision pour la promotion et le développement du Rif ? Quel fut le secret des réussites et victoires Rifaines ? pouvait-il y avoir une autre issue à la révolution Rifaine ? pourquoi Abdelkrim ne s'est-il pas attaqué à Melilla, ni à Fès, qui étaient pourtant à sa portée ? Autant de questions et bien d'autres indispensables pour comprendre la révolution Rifaine. Ce livre préfacé par la fille de Mohamed Abdelkrim El Khattabi, Aïcha, conseillère à la récente fondation du même nom, est un premier tome, sur la question, qui devrait être complété par deux autres l'un sur « L'Emir et les instituions rifaines » et l'autre sur « l'Emir et l'exil ». Avant d'en arriver aux événements de Jebel El Qama, D'har Oubarane, Sidi Driss, Igheribene, Annoual, Jebel Aroui, Dar Kebdani et Selouane, etc., le livre se penche sur les résistants rifains, la question du pouvoir et des règles sociales dans le Rif de l'époque, la consistance des amitiés entre la famille Abdelkrim et certains Espagnols, la politique espagnole dans le Rif, puis comment et pourquoi se fait la rupture entre la famille Abdelkrim et les Espagnoles ? Abdelkrim avait un projet de société, des ambitions de paix, de progrès et de développement pour le Rif dans le cadre d'un partenariat avec les Espagnoles qui restaient sourds à ses appels. Livraison espagnole donna lieu au premier combat d'Abdelkrim et au fur et à mesure de la progression espagnole la résistance rifaine s'organisait, jusqu'à donner naissance à des méthodes de luttes inédites en l'occurrence la guérilla, qui servit d'exemple à d'autres : Che Guevara, Ho Chi Minh, Mao Tsé Toung... Comment les Rifains étaient-ils traités par les soldats espagnols et, inversement, comment les combattants rifains traitaient-ils les prisonniers ? Quelles étaient les
injonctions de
l'Emir rifain ? Qu'est ce que l'esprit du serment de Jebel El Qama ?
Quel fut le secret de la réussite du projet d'Abdelkrim ? Abdelkrim
triomphant souhaite engager des discussions et négociations pour la paix
avec les Espagnols, mais en vain. A contrario, il dut faire face et
réduire Raïssouli, qui ne veut pas se rallier à lui et préfère s'engager
aux côtés des Espagnols dans le pays Jebala. Le combat s'étend également
vers le Sud, dans la zone occupée par les Français. Abdelkrim n'était
plus une simple et hypothétique menace pour l'autorité des Espagnols
puis des Français, il était le danger et, au-delà, le symbole de et pour
tous les peuples colonisés. C'est pourquoi, il fallait le neutraliser,
quitte à employer tous les grands moyens y compris les armes chimiques
prohibées par le droit international. Que pouvait faire le chef rifain
face au surarmement de l'ennemi, aux avions et aux bombes chimiques qui
du ciel semaient la mort et la désolation en s'abattant sans distinction
sur les populations, les animaux, la végétation ? La sagesse de cet
homme le conduit à négocier la paix et sa reddition à des conditions qui
ne furent pas respectées par les Français. C'est ainsi qu'il se retrouva
en résidence surveillée à l'île de la réunion avant de s'échapper et de
s'exiler au Caire d'où il poursuivit le combat sous d'autres formes. Les
enseignements à tirer de la pensée et de la conduite de Mohamed
Abdelkrim El Khattabi sont immenses et encore d'actualité. Ce livre y
contribue pour une partie. La lecture en est à la fois aisée, claire,
agréable et utile. A quand la suite ? Avec impatience !
Moulay Abdelkrim El Khattabi de Mimoun Charqi, 196 pages.
Guerre du rif, conflit opposant les Rifains aux Espagnols et aux Français (1921-1926). Le Maroc a été le dernier pays du Maghreb à être placé sous tutelle coloniale. L’acte de protectorat, signé à Fès en 1912, répartit le pays en deux zones, le Nord sous domination espagnole, le Sud attribué à la France. Dès 1921, dans le Rif, région montagneuse du Nord, l’ancien cadi de Mélilla, Abd el-Krim, se rebelle contre les Espagnols en organisant le soulèvement de la tribu des Beni Ourriagel. Défaits par deux fois, notamment à Anoual en juillet 1921, les Espagnols sont contraints de se replier sur Tétouan. À cette époque, aucune action n’est encore menée en zone Sud. Pourtant, inquiet de l’ampleur de cette insurrection, le maréchal Lyautey constitue au nom de la France des postes avancés, principalement au nord de l’Ouergha, afin de protéger la ligne Fès-Taza. Abd el-Krim en tire argument pour l’accuser d’agression contre le Rif. En 1925 ont lieu les premières attaques contre les Français à Taza, préservée de justesse. Désavoué par Paris, Lyautey est remplacé par le maréchal Pétain qui, envoyé au Maroc en qualité de chargé de mission d’observation, organise la riposte française. Avec l’appui des troupes espagnoles du dictateur Primo de Rivera, 160 000 hommes sont engagés pour mettre un terme aux velléités indépendantistes des Rifains. Encerclé à Targust, défait à Alhucemas, le chef des rebelles se rend aux autorités françaises en mai 1926, ce qui met fin à la guerre du Rif.

Rencontre de Che Guevara et
Abdelkrim au Caire
Che Guevara a fait deux passages au Maroc en 1959. A l'époque, il n'était
pas encore une image d'Epinal pour tee-shirts, mais l'envoyé spécial de la
révolution cubaine à la recherche d'alliés parmi les non-alignés. Le Maroc
n'avait pas encore versé dans le camp de l'Ouest. Alors le Che y a fait un
saut, à tout hasard.
“En survolant le Rif en avion, j'ai regardé par le hublot. La région est une
zone idéale pour la guérilla. C'est tout un symbole”. C'est par ces paroles
que Che Guevara aurait salué Abdelkrim Khattabi à
l'ambassade du Maroc au Caire en 1959. L'anecdote a été confiée à Mohamed
Louma, ancien compagnon de Fqih Basri, par le défunt Abdallah Ibrahim pour
les besoins d'un ouvrage en préparation. Ibrahim, chef du gouvernement
marocain de l'époque, aurait même présenté le Commandante au héros de la
guerre du Rif à la faveur d'un concours de circonstances. Che Guevara était
alors en tournée à l'étranger comme ambassadeur de Cuba afin de nouer des
relations avec d'autres pays du tiers-monde, dits “non-alignés”. Le Caire de
la révolution nassérienne était à ce titre une escale incontournable pour le
Che. Au même moment, Abdallah Ibrahim, à la tête du premier gouvernement de
gauche du Maroc, est en visite officielle dans la capitale égyptienne. Che
Guevara, qui a entendu parler de l'expérience “socialiste” en cours au
Maroc, émet alors le souhait de le rencontrer. Ce sera chose faite, le 14
juin 1959, à l'ambassade du Maroc au Caire. “Abdallah Ibrahim a présenté Che
Guevara à Abdelkrim Khattabi, alors en exil au Caire. Puis Guevara et
Khattabi se sont isolés au fond du jardin de l'ambassade pour une
conversation de plusieurs heures sur l'expérience de la guerre du Rif”.
Khattabi connaissait Che Guevara de réputation. La révolution cubaine, toute
récente, avait fait la une des médias partout dans le monde.
Le Che, quant à lui, féru de
techniques militaires, respectait le génie tactique du héros rifain. Il
avait été initié, avec Fidel et Raul Castro, aux actions de guérilla
d'Abdelkrim Khattabi par Alberto Bayo, un général espagnol d'origine
cubaine, vétéran de la guerre du Rif, qui a combattu ensuite du côté
républicain lors de la guerre d'Espagne. Ce sont ces mêmes hommes entraînés
par le général républicain qui débarqueront à Cuba pour constituer le
premier maquis castriste dans la Sierra Maestra en 1958 : “Bayo nous
enseignait comment mettre en place une guérilla pour briser une défense à la
manière des Marocains d'Abdelkrim face aux Espagnols”, a raconté Fidel
Castro à Ignacio Ramonet, directeur de la rédaction du Monde Diplomatique,
dans Cien Horas con Fidel (Cent heures avec Fidel). D'après le
témoignage de l'ex-compagnon de Khattabi, Mohand Sillam Amezyane, publié par
Mustapha Aarab dans Le Rif entre la monarchie, l'Armée de libération
nationale et le parti de l'Istiqlal, on peut supposer
qu'il y a eu d'autres rencontres entre
le Che et Khattabi. Mohand Sillam Amezyane signale, pour l'anecdote,
que le Che lui a offert un stylo lors d'une de ces conférences guerrières...
Combien de fois le Che s'est-il rendu à l'ambassade du Maroc du Caire ? Sans
aucun doute plus d'une fois. La célèbre photo d'Ibrahim serrant la main du
Che sous le regard de Abdelkhaleq Torres, ambassadeur du Maroc au Caire
(voire ci-contre), aurait été prise lors d'une deuxième rencontre entre le
chef du gouvernement marocain et le guerillero. C'est là qu'Ibrahim aurait
invité le Che à visiter le Maroc avec, pour recommandation, de l'appeler sur
son téléphone personnel au cas où il rencontrerait un quelconque problème à
son arrivée. Prémonition d'Ibrahim ? Toujours est-il que la visite du Che au
Maroc a donné lieu à une passe d'armes entre Hassan II, alors prince
héritier, et le chef du gouvernement marocain.
NB : pour l'histoire, il semble que
toutes les photos de la rencontre de che et abdelkrim ont été retirées par
le pouvoir marocain...



